Cantai : enfin des guides-voix pour les choristes… mais à quel prix ?

© Thirdman

Il y a un problème dont on me parle tous les jours dès que l’on aborde le domaine du chant choral, notamment amateur : l’apprentissage des chants par des non lecteurs. Parce qu’une partition, même parfaitement écrite, ne chante pas toute seule.

Pour un choriste qui lit très bien la musique, ce n’est évidemment pas un problème majeur. Mais pour la très grande majorité de choristes amateurs, apprendre une nouvelle œuvre signifie déchiffrer sa partie, comprendre les rythmes, mémoriser les intervalles…, bref se dépatouiller avec ce qui ressemble souvent à du chinois et surtout réussir à entendre ce que l’on doit faire avec sa voix.

Pour un chef de chœur ou un choriste amateur, c’est un problème très concret et quotidien. D’ailleurs, peut-être que vous vivez vous-aussi cette situation.

Certains chefs ou choristes « ressources » enregistrent des fichiers d’apprentissage, des playbacks informatiques, souvent des mp3 de la banque de son par défaut de MuseScore. Avec tous les aléas que cela comporte : répondre aux choristes qui demandent « tu peux me refaire l’alto ? ». Et recommencer à chaque nouveau morceau… Mais c’est déjà mieux que rien !

La solution idéale : les guides-voix
Depuis longtemps, tout choriste sait que la meilleure solution pour apprendre une œuvre chorale c’est le guide-voix : une vidéo de la partition qui défile, avec la partie que l’on doit apprendre chantée par une vraie voix. On voit les notes, on entend la partie chantée avec les vraies paroles et on apprend par imitation et mémorisation. Ultra efficace pour un non lecteur. Le problème, évidemment, c’est qu’il faut les fabriquer. C’est là que Muse Group est arrivé avec Cantai.

Cantai : faire chanter automatiquement une partition
L’idée de Cantai est séduisante : vous écrivez ou ouvrez votre partition dans MuseScore Studio, vous indiquez les paroles, vous choisissez une voix… et Cantai chante la partition. Cantai analyse les notes, les paroles, le tempo et les indications musicales pour produire une interprétation chantée. Le logiciel utilise des modèles de synthèse vocale entraînés à partir de chanteurs professionnels ayant participé au projet (site officiel de Cantai).

Pour quelqu’un qui veut fabriquer des guides-voix, c’est exactement le genre d’outil que l’on attendait ; et quand ça fonctionne bien, le résultat peut être vraiment impressionnant. Certains utilisateurs parlent même d’un résultat « magique ». D’autres expliquent que Cantai leur permet effectivement de fabriquer leurs pistes de répétition de chœur (avis utilisateurs de Cantai sur MuseHub). Mais… Car oui, il y a un gros « mais » !

Cantai aujourd’hui : une technologie impressionnante… mais encore assez frustrante
En septembre 2026, Cantai est bien intégré à MuseScore Studio et le produit est commercialisé. La dernière version de MuseScore Studio est la 4.7.5, et Cantai est distribué par MuseHub. Cantai coûte actuellement 9,99 $ par mois ou 149 $ en licence perpétuelle (Cantai – tarifs et édition MuseScore Studio).

Sur le papier, tout semble donc réglé. Dans la pratique, les retours des utilisateurs récents sont beaucoup plus nuancés. Et c’est surtout la version 3.x de Cantai qui semble avoir créé beaucoup de frustration. Le problème qui revient le plus souvent est le temps de rendu. Des utilisateurs rapportent des temps de plusieurs minutes pour quelques mesures, et parfois plusieurs heures pour une pièce entière. Un utilisateur explique par exemple être passé de rendus de 5 à 10 minutes à plusieurs heures par partie vocale après une mise à jour. Un autre rapporte attendre 15 minutes pour seulement trois mesures à quatre voix.

D’autres rencontrent régulièrement le fameux « Check your connection » alors que leur connexion Internet fonctionne parfaitement. Ou encore : « Processing online sounds » qui reste affiché pendant de longues minutes avant d’échouer. Ce n’est pas seulement un ou deux témoignages isolés : les avis publiés fin août et en septembre 2026 contiennent de nombreuses plaintes de ce type (avis utilisateurs de Cantai sur MuseHub).

Parallèlement, soyons objectifs, certains utilisateurs trouvent justement le son remarquable. C’est probablement ce qui rend la situation particulièrement frustrante : quand Cantai fonctionne, il peut être vraiment excellent. Mais quand il ne fonctionne pas, on peut passer davantage de temps à attendre un rendu ou à résoudre un problème qu’à travailler sa partition.

Et il n’y a pas que la vitesse. Les utilisateurs signalent également des problèmes de justesse, de dynamique, de prononciation, d’équilibre entre les voix et l’accompagnement, de stabilité du rendu ou de comportement des voix après certaines mises à jour. Un avis récent signale par exemple des problèmes de prononciation avec certaines paroles et des dynamiques vocales difficiles à équilibrer avec un orchestre. D’autres signalent des voix qui deviennent trop fortes, des notes fausses ou des prononciations qui se dégradent après les mises à jour.

Il faut évidemment prendre ces avis pour ce qu’ils sont : des retours d’utilisateurs, pas une étude statistique de la fiabilité de Cantai. Mais force est de constater que leur nombre et leur récurrence montrent au minimum que l’expérience n’est pas encore parfaitement homogène.

Et puis il y a une question toute bête : dans quelle langue chante votre chœur ?
C’est peut-être, pour nous autres choristes francophones, l’un des problèmes les plus importants. La documentation actuelle de Cantai met officiellement en avant l’anglais et le latin, avec d’autres langues annoncées comme devant arriver (documentation et FAQ de Cantai). Pour un chœur qui chante principalement en anglais ou en latin, cela peut donc être intéressant. Pour un chœur français… et bien c’est râté.

C’est un point fondamental. Une intelligence artificielle capable de produire une voix très réaliste mais qui ne sait pas correctement prononcer le texte que nous chantons ne résout finalement qu’une partie du problème. Les retours utilisateurs le confirment : certains signalent déjà des difficultés avec le latin, et d’autres langues peuvent être tout simplement mal interprétées. Pour un guide-voix destiné à l’apprentissage, une mauvaise prononciation est loin d’être un détail. Le choriste va précisément apprendre ce qu’il entend. Tout pédagogue sait quelle est la valeur de l’exemple, on ne peut transiger sur ce point.

Une autre question : quel ordinateur faut-il pour faire fonctionner tout cela ?
C’est un autre aspect qui me gêne davantage. Pour fonctionner correctement, Cantai demande aujourd’hui une machine relativement récente. Sur Mac, il faut au minimum un Mac Apple Silicon M1 avec macOS 14, ou un Mac Intel compatible avec macOS 13.4. Les Mac Intel utilisent le processeur pour les rendus et sont donc plus lents. Sous Windows, Cantai demande Windows 10 20H2 ou plus récent et un processeur x86-64 (changelog technique de Cantai).

Et surtout, toutes les machines ne permettent pas le rendu local. Lorsque le rendu local n’est pas disponible, Cantai passe par le rendu en ligne. Et là apparaît une autre contrainte : 180 minutes de rendu en ligne par semaine, avec remise à zéro chaque lundi (Cantai – informations officielles). Cantai précise que les rendus locaux sont illimités sur les machines compatibles.

Mais voilà le paradoxe : on nous propose une solution qui doit nous permettre de produire facilement des guides-voix… Mais pour bénéficier pleinement de cette solution, il faut parfois posséder une machine suffisamment récente et suffisamment puissante. Cela pose une vraie question pour un logiciel destiné notamment aux musiciens amateurs. Est-ce vraiment un progrès si, demain, il faut changer d’ordinateur pour continuer à utiliser correctement son outil de musique ?

Et l’addition environnementale ?
Il y a aussi une question dont on parle encore peu : combien coûte énergétiquement cette facilité ? Je ne vais évidemment pas prétendre calculer l’empreinte carbone d’un guide-voix Cantai à partir de quelques chiffres généraux : nous ne disposons pas, à ma connaissance, de données publiques suffisamment précises permettant de dire qu’une minute de chant Cantai = X grammes de CO₂. En revanche, le problème général est réel.

Cantai utilise des technologies de machine learning, et lorsqu’un rendu doit être effectué en ligne, il faut des serveurs pour effectuer le calcul. Plus largement, l’Agence internationale de l’énergie estime que la consommation électrique des centres de données a fortement augmenté et que leur consommation mondiale pourrait approximativement doubler entre 2025 et 2030, pour atteindre autour de 950 TWh. Les centres de données consacrés à l’IA progressent encore plus rapidement (Agence internationale de l’énergie – Key Questions on Energy and AI).

Cela pose une question fondamentale, à mon sens : avons-nous vraiment besoin d’envoyer chaque petite répétition d’une partition sur des infrastructures de calcul spécialisées, pour produire un guide-voix destiné à apprendre une chanson de trois minutes ? Pouvons-nous nous payer le luxe d’utiliser tant de ressources naturelles de notre planète pour tenter de générer un objet d’apprentissage dont on a vu qu’il ne serait même pas parfait, voire même juste utilisable ? D’autant que l’alternative existe : produire les fichiers localement, avec des outils beaucoup plus simples et les conserver ensuite sur son ordinateur.

Alors, faut-il essayer Cantai ?
C’est à vous de voir. Chacun est libre. Pour être tout à fait transparent avec vous, personnellement, je ne l’ai pas essayé et je ne le ferai pas. Les raisons sont listées ci-dessus. Pour ma part, elles ne sont pas vraiment techniques, mais plutôt éthiques, pragmatiques voire philosophiques. C’est aussi pour cela que cet article comporte de nombreuses références aux sources utilisées, afin que chacun puisse se faire son propre avis.

Sachez tout de même que Cantai propose actuellement un essai gratuit (Essayer Cantai gratuitement). Le fonctionnement est limité à 30 secondes de rendu audio avant achat, ce qui permet au moins de vérifier le principe avec sa propre partition et ses propres paroles (FAQ Cantai).

Quant à moi, je vais continuer dans une autre direction
Parce que tout cela m’a amené à une réflexion assez simple. Le problème des choristes n’est pas de disposer d’une intelligence artificielle, c’est d’abord et surtout d’apprendre leurs chants. Cantai est une réponse possible à ce problème, mais ce n’est pas la seule. Et surtout, on peut fabriquer d’excellents guides-voix sans intelligence artificielle, sans abonnement, sans dépendre d’un serveur et sans avoir besoin de remplacer son ordinateur. C’est précisément ce que je suis en train de préparer, notamment à la demande d’une des plus grandes organisation de pratique musicale amateure en France.

Une prochaine formation consacrée aux guides-voix
L’objectif sera de vous montrer comment partir d’une partition et arriver à des supports d’apprentissage réellement utilisables par les choristes : la partition qui défile, la bonne partie mise en évidence, l’exemple audio dans la bonne langue, et tout ce qu’il faut pour travailler efficacement chez soi. Le tout sans Cantai, sans IA et sans attendre plusieurs minutes que le serveur veuille bien chanter trois mesures. Et surtout avec des outils que vous pourrez comprendre, maîtriser et conserver.

Parce que finalement, pour apprendre un chant, je ne suis pas certain que nous ayons besoin de demander à une intelligence artificielle de chanter à notre place. Nous avons surtout besoin de bons outils pour apprendre à chanter nous-mêmes, avec de l’authenticité et au passage de la sobriété environnementale.

Ceci est un extrait de la liste de diffusion hebdomadaire Hack(ing muse)Score. Chaque semaine j’envoie un message sur MuseScore et la notation musicale. Ne ratez pas le prochain !

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